La rétine comme fenêtre sur le cerveau : vers une détection précoce de la maladie de Parkinson
- Mathieu Blais
- Mar 25
- 3 min read
La maladie de Parkinson est habituellement diagnostiquée lorsqu'une personne consulte un médecin en raison de problèmes moteurs, comme des tremblements. Or, à ce stade, la neurodégénérescence est déjà bien amorcée — et souvent irréversible. Une nouvelle étude publiée dans Neurobiology of Disease par des chercheurs de l'Université Laval et du CHU de Québec ouvre une voie prometteuse : utiliser la rétine comme biomarqueur non invasif pour détecter la maladie bien avant l'apparition des symptômes moteurs.
Un diagnostic trop tardif
La maladie de Parkinson se caractérise par la dégénérescence progressive des neurones dopaminergiques de la substance noire. Des symptômes non moteurs — troubles du sommeil, perte de l'odorat, perturbations visuelles — peuvent apparaître des décennies avant les premiers tremblements. Pourtant, le diagnostic clinique intervient en moyenne lorsque 60 à 80 % des neurones dopaminergiques sont déjà détruits. Cette réalité souligne l'urgence de trouver des biomarqueurs capables d'identifier la maladie à un stade précoce, avant que la destruction neuronale ne devienne massive.
La rétine, une extension du cerveau
La rétine est une extension directe du système nerveux central. Elle partage avec le cerveau une organisation tissulaire similaire et est innervée par les mêmes types de neurones. Cette proximité biologique en fait une "fenêtre sur le cerveau", accessible de manière non invasive. Des anomalies rétiniennes liées à la pathologie à l'alpha-synucléine — la protéine caractéristique de la maladie de Parkinson — peuvent donc se manifester tôt dans l'évolution de la maladie et être détectées avant l'apparition des signes moteurs.
L'électrorétinographie : mesurer la réponse de la rétine à la lumière
L'étude de Soto Linan et collaborateurs a utilisé l'électrorétinographie (ERG), une technique non invasive qui mesure l'activité électrique de la rétine en réponse à des stimulations lumineuses. Des électrodes sont placées sur la paupière inférieure des participants, et leurs réponses rétiniennes à différentes intensités, fréquences et couleurs de lumière sont enregistrées. L'équipe a recruté 20 patients atteints de la maladie de Parkinson diagnostiqués depuis moins de 5 ans, ainsi que 20 témoins sains appariés selon l'âge. Des souris transgéniques M83, surexprimant une forme humaine mutée de l'alpha-synucléine, ont également été incluses dans le protocole expérimental.
Des résultats significatifs, notamment chez les femmes
Les résultats sont probants : chez les patients parkinsoniens, les tracés ERG présentent une signature distincte par rapport aux témoins sains, particulièrement chez les participantes féminines. Des réductions d'amplitude de l'onde b photopique, de la PhNR (réponse négative photopique) et des potentiels oscillatoires scotopiques ont été observées, indiquant des dysfonctionnements au niveau des cellules bipolaires, des cellules amacrines et des cellules ganglionnaires de la rétine. Ces mêmes altérations ont été reproduites chez les souris M83 à deux et quatre mois d'âge — bien avant l'apparition de tout signe moteur — et sont associées à la présence de pathologies à l'alpha-synucléine dans les couches rétiniennes externes.
Vers un dépistage précoce et non invasif
L'intérêt majeur de ces biomarqueurs rétiniens réside dans leur accessibilité. Contrairement aux biomarqueurs issus du liquide céphalorachidien (qui nécessitent une ponction lombaire) ou à l'imagerie cérébrale par TEP (coûteuse et exposant aux rayonnements), l'électrorétinographie est rapide, peu coûteuse, non invasive et réalisable en milieu clinique courant. "On pourrait proposer un examen rétinien fonctionnel dès l'âge de 50 ans", souligne le professeur Martin Lévesque, chercheur au Centre de recherche CERVO de l'Université Laval et responsable de l'étude. En détectant les signes précurseurs de la maladie des années avant les premiers symptômes moteurs, il deviendrait possible de proposer des interventions neuroprotectrices au moment où elles seraient le plus efficaces.
Une collaboration interdisciplinaire à Québec
Cette recherche est le fruit d'une collaboration entre plusieurs équipes de l'Université Laval et du CHU de Québec. L'étude a été menée par Victoria Soto Linan (doctorante, première auteure), avec la participation de Véronique Rioux, Modesto Peralta III, Nicolas Dupré (collaborateur au CHU de Québec), Marc Hébert et Martin Lévesque. L'approche combinant modèle murin et cohorte humaine renforce considérablement la validité et la translatabilité des résultats.
Ces travaux illustrent le potentiel de l'ERG non seulement comme outil diagnostique précoce, mais aussi comme biomarqueur de suivi de la progression de la maladie et de l'efficacité des traitements. Ils ouvrent la voie à une nouvelle ère de détection précoce des maladies neurodégénératives, ancrée dans une approche simple, accessible et non invasive.
Référence : Soto Linan V, Rioux V, Peralta M 3rd, Dupré N, Hébert M, Lévesque M. Early detection of Parkinson's disease: Retinal functional impairments as potential biomarkers. Neurobiology of Disease. 2025;208:106872. DOI: 10.1016/j.nbd.2025.106872
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